La vie de château … en Espagne

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Article publié dans le numéro 458 - été 2017 de la revue Silence!

Peut-on, avec peu de moyens, s’installer loin des villes pour vivre selon ses convictions lorsqu’on est une famille normale, aspirant au bien-être, à la simplicité et au respect des autres et de la nature ?

Si vous connaissez un peu l’Espagne et l’Andalousie, peut-être avez-vous déjà entendu parler des Alpujarras. Une vallée longeant le flanc sud de la Sierra Nevada et qui abrite une multitude de petits villages blancs. C’est à proximité de l’un d’eux que nous nous sommes installés : Yegen, un village qui ne compte guère plus de trois cents âmes et situé à mi-chemin entre Grenade et Alméria. En contrebas de ce village est un énorme rocher que tout le monde par ici appelle « el peñon del Fuerte » : un roc aux faux-airs de château-fort en ruine. A son pied, un écriteau marque l’entrée de la Finca del Fuerte. C’est là que, depuis sept ans, nous essayons de nous inventer un mode de vie responsable et écologique.

L’idée de départ

Même si nous sommes arrivés ici un peu par hasard, l’idée de nous installer loin d’une ville a mûri pendant plusieurs années avant de passer à l’acte. Elle est venue de notre volonté d’être en accord avec nos convictions, et de notre envie d’épanouissement personnel et de couple.
Amoureux depuis la vingtaine, nous avons travaillé respectivement dans la coopération au développement, et les services informatiques. Chacun de notre côté, nous nous sommes peu à peu lassés de la concurrence permanente et du toujours plus. Nous voulions nous mettre dans une situation qui nous permette d'assumer notre responsabilité, de faire notre part en agissant d’une manière qui nous semble cohérente.
C’est en 2010, à notre retour d’Angola (après une mission d’Isa pour une ONG) que nous nous sommes lancés. Nous avions envie de « construire à deux », de nous installer et de démarrer notre projet : en Belgique, l’accès à la terre nous semblait prohibitif, nous avons donc cherché ailleurs… En mai de cette année, sans jamais avoir entendu parlé de Pierre Rabhi ni de la Permaculture, nous nous mîmes en quête d'un lieu pour concrétiser notre projet. Ayant glané quelques bribes de castillan en Amérique du sud, nous avons très rationnellement décidé de commencer par l'Espagne.
Nous n’aurons pas eu à chercher plus loin : en janvier 2011, nous nous installions sur le petit terrain du Fuerte, en contrebas de Yegen. Une terre agricole de trois hectares qui, à part les terrasses et les vestiges de murs en pierres sèches, était vierge de toute construction humaine.

A la campagne

Nous voulions ne plus dépendre de modes de productions négatifs pour les hommes et la nature, quitte à tout faire nous-mêmes. Rien de plus, en somme, que ce que les habitants traditionnels des Alpujarras ont toujours fait. Mais les temps ont changé. Aujourd’hui, la plupart ne comprennent pas notre démarche ni pourquoi nous sommes venus ici : pour l’écrasante majorité, la ville c’est mieux que la campagne !
Cela dit, les villageois ont été accueillants avec nous depuis le début. Il faut dire que par ici, on a l’habitude des étrangers. Dans les années 1970, beaucoup d’hommes du village sont partis travailler en Allemagne ou en Suisse et savent l’inconfort d’être déraciné. Plus récemment, la région a également connu des vagues d’installations successives d’expatriés attirés par le climat et l’immobilier bon marché.
Sans prétendre être complètement intégrés, nous participons aux activités et événements qui rythment le village et les environs : fêtes patronales, potager collectif, association de producteurs bio, Système Participatif de Garantie ; nos enfants contribuent à faire vivre la petite école du village qui ne compte plus qu’une grosse dizaine d’enfants ; et Ced est le seul étranger à assister aux réunions de la « communauté des arroseurs » (terminologie traditionnelle pour les personnes du village qui utilisent l’eau de la montagne à des fins agricoles, et constituée exclusivement d’hommes !).

La finca : des projets plein la vue

Effectivement, dans ce climat (continental en hiver et sec semi-aride en été), l’eau est d’une importance cruciale. Comme en témoigne d’ailleurs la vue imprenable qu’offre le sommet du « fort » sur notre domaine : si notre petite maison auto-construite de bois et de paille, les bassins d’irrigation et nos trois potagers sont très visibles, l’œil croise peu de choses qui aient des racines capables de retenir les eaux de pluies - abondantes au printemps et à l’automne - et le sol, souvent à nu, a perdu sa couche humique depuis longtemps. Par ici, pas de culture en été sans eau de la montagne !
Mais le regard attentif remarquera peut-être aussi quelques jeunes arbres discrets (les plantes xérophiles poussent lentement) : au cours de ces cinq dernières années, nous en avons planté près de deux cents, d’une vingtaine d’essences différentes, capables de résister aux longs étés avec très peu d’eau.
L’énorme travail de terrassement est, lui aussi, peu visible. Nous avons passé un temps incalculable à niveler, creuser des baissières, des rigoles, et des trous au pied des arbres ; à faire des buttes ; et à remblayer les ravines avec branches, pierres et BRF.
Pour relancer l’activité biologique du sol, outre nos toilettes sèches, nous utilisons du fumier et du compost : aucun déchet organique ne sort de notre terrain ! C’est une des routines qui permet d’augmenter peu à peu la productivité de nos potagers, et qui a déjà contribué à redonner vie à plus de 500m² de terre meurtrie par des années d’érosion et de traitement au glyphosate.

Jongler entre simplicité et faisabilité

Il nous aura fallu du temps pour mettre en place l’indispensable et pour nous adapter à cette nouvelle vie : pour améliorer notre espagnol et découvrir le patois local ; pour comprendre le climat - si différent de celui de notre plat pays natal - ; pour apprendre à manœuvrer les canaux d’irrigation et la culture des arbres et des plantes avec des étés de 4 à 5 mois sans pluie ; pour remettre en production les quelques 150 oliviers que compte notre terrain, en prenant soin de la biodiversité.
Semer, arroser les jeunes plantes, surveiller le niveau des batteries et nous adapter en permanence à la météo et aux saisons sont autant de routines avec lesquelles nous devons encore nous familiariser.
En outre, la transformation des produits du potager, la préparation des repas, les lessives et la vaisselle nous prennent beaucoup de temps. Il y a aussi les animaux à nourrir et les seaux des TLB et des déchets de cuisine à vider tous les jours. Sans compter qu’il n’est pas toujours évident de s’occuper de deux enfants en bas âge avec peu ou pas d’aide extérieur. Bref, nos journées sont bien remplies et le travail ne manque jamais.
Heureusement, nous bénéficions régulièrement de renforts : depuis le début, plus de 300 visiteurs, curieux et voyageurs de tous horizons sont venus nous voir, pour nous donner un coup de main ou simplement pour découvrir notre lieu de vie.
Malgré cela, et même si nous essayons de limiter nos dépenses pour éviter d’avoir à gagner beaucoup d’argent, les rentrées financières relèvent souvent du défi ou de la débrouille et proviennent principalement d’échanges, de la vente huile d’olive, de prestations informatiques et de nos économies.
Mais d’un autre côté, nous n’avons pas de loyer ou de maison à rembourser. Nous avons divisé notre consommation énergétique par sept, chauffons notre eau uniquement avec du bois du terrain ou avec notre chauffe-eau solaire, et sommes autonomes en électricité. Au final nous nécessitons, pour nos dépenses mensuelles, de l’équivalent du revenu d’un emploi à quart temps.

Accessible à tout le monde ?

Les aspects positifs nous apparaissent nombreux : nous ressentons la satisfaction d’être acteurs de nos vies. Nous vivons en accord avec nos convictions en mettant les choses en œuvre pour être physiquement et psychiquement sains. Nous sommes en famille la plupart du temps et pouvons être auprès de nos fils, les voir et les aider à grandir. Nous avons du temps pour faire la cuisine, jouer de la guitare ou repriser nos chaussettes, sommes beaucoup au grand air et profitons d’un environnement paisible.
Nous avons la conviction que notre démarche est accessible au plus grand nombre (1), que la Finca del Fuerte n’est pas un « château en Espagne » ; que si nous sommes loin de mener une vie de château, nous n’en n’avons pas besoin pour être heureux ; et continuons de penser que choisir soi-même la vie que l’on veut mener est un premier pas vers l’épanouissement personnel.
C’est dans l’idée de soutenir la dimension globale de notre démarche, qu’avec une dizaine de sympathisants enthousiastes de la première heure, nous avons cofondé l’association ResiWay (2): une association dont le but est de mettre en relation, encourager et soutenir les initiatives qui, comme la nôtre, s’efforcent d’aller dans le sens du bien-être et de la résilience.

Cédric & Isabelle

(1) Pour aller dans ce sens, le site de notre initiative familiale propose des photos et détails sur notre démarche, ainsi que des articles et des fiches utiles gratuites issus de notre expérience (habitat responsable, agro-écologie, conseils pour l'achat d'un terrain, ...)
(2) ResiWay a sauvé Ekopedia, l’encyclopédie pratique des savoirs écologiques, qui avait disparue pendant 2 ans. L’association propose également une plateforme collaborative pour la Transition, la Permaculture et l'autonomie.
Cédric FRANÇOYS
21 juin 2017

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